Xavier Wei
Les fascinations de l'imperfection

Par Christophe Comentale

Le garçon nu, 1993
C'est pratiquement par hasard que je rencontre en mars 1995 à la galerie du CROUS, alors au coin de la rue Jacques Callot, ce jeune peintre taiwanais, Wei Chenhong, devenu Xavier Wei depuis qu'il vit dans l'hexagone ! Une huile sur toile de format vertical, un nu de jeune adulte, pensif, le doigt sur la bouche et le regard dans le vague, avait attiré mon attention. L'attitude du personnage était plutôt dégagée des contraintes de l'académisme, même si l'on sentait que le peintre faisait encore ses gammes ! Quelques instants plus tard, un jeune homme me dit sans ambages et avec un sourire dont les lèvres lui dévoraient presque le visage en me montrant un homme qui partait de la galerie : « j'était sorti fumer une cigarette quand cet homme m'a dit qu'il ne comprenait pas la peinture qui est ici ! ». Cette façon de pratiquer la dérision, de relativiser les choses aussi facilement, et surtout ce rapport au corps déjà si direct et attirant m'ont fait continuer de regarder de façon rapprochée ces images et de suivre leur créateur au fil des années !

Né en 1966 dans la ville côtière de Jiayi (Taiwan), Xavier Wei va, comme nombre d'enfants, s'amuser à dessiner tout ce qui bouge autour de lui ! Ses parents, des commerçants très occupés, l'encouragent à cette activité, n'hésitant pas à le laisser acheter le matériel utile à ce passe-temps devenu déjà une passion ! Il entre tout naturellement à la section Beaux-arts de l'université Donghai à Taichung (Taizhong) où il est diplômé de la section peinture. L'université est un peu en dehors de la ville, dans une superbe oasis de verdure, pas bien loin d'une église aérienne et minimaliste de Bei Yüming.» Notre directeur, Chiang Hsun, ne souhaitait pas séparer peinture occidentale et chinoise. Lui-même était un esthète, poète, peintre aussi, et tous les matériaux étant communs, il souhaitait qu'on les utilise tous ! » commente Xavier. Pendant ses études, il expose dans la galerie de l'école. Elève dynamique, il n'hésite pas à créer davantage que ce qui lui est demandé afin de convaincre certains professeurs qu'il peut faire plus avec son style : « Mes rapports avec les enseignants étaient variables, soit très bons, soit très mauvais quand ils n'aimaient pas ce que je faisais ! » raconte-t-il avec encore une certaine vigueur. A l'époque, il est bien sûr gros consommateur d'images, aime Le Gréco, Picasso ; pour l'art chinois, il semble avoir oublié ses modèles tant ils ont servi à fortifier ses bases techniques…

Après l'obtention du diplôme en 1989, un service militaire de deux ans comme assistant du général de sa caserne, puis, conformément à ce qui est devenu une obsession, les beaux-arts en France où il part dès la fin du service militaire. Il entre directement en 4e année dans l'atelier de Monique Poncelet et de l'architecte Clément : « J'étais confronté à l'extrême liberté de ce milieu, de gens que l'on ne voyait pas facilement ; j'ai eu la chance que l'on me laisse faire mes expériences, même quand celles-ci étaient parfois destructrices ! C'est ça, un bon enseignant : il sait où il faut arrêter mais tolère que l'on aille outre! ». Xavier étudie des techniques peu enseignées à Taiwan : vitrail, fresque, ou se remet à la gravure. « Je remarquai qu'en occident, l'expression personnelle est fondamentale, il faut faire sortir ce que l'on a en soi, alors qu'en Chine, la pédagogie est plus directive! ».

Perfectionniste, et désireux de maîtriser le difficile rendu de l'anatomie, il fait des croquis d'observation nombreux sur modèle ; les séances sont alors fréquentes et les modèles se succèdent aux Beaux-arts. Il n'a du reste pas cessé au fil des années de pratiquer cette discipline rigoureuse. De ces séances de pose naissent les premières œuvres. Une fois qu'il est sorti de l'école, ses modèles sont plutôt les amis, des rencontres qui vont se faire amicales. Différentes techniques sont essayées: l'acrylique ne convient pas à son rythme car il sèche trop vite ! La tempera est à utiliser avec lenteur, mais c'est l'huile qui est la plus adaptée, elle se plie à la vitesse du créateur, permet des reprises selon les circonstances, et aussi capte les transparences de l'œuvre.

Comme la plupart des créateurs, même s'il a très tôt un sujet de prédilection, il s'essaie autant à la représentation de l'homme que de la femme. « En fait, les femmes que je vois alors dans les revues me semblent trop idéales, leurs formes trop arrondies, tandis que les hommes que je représente ne sont pas toujours parfait. » Les premiers tableaux reprennent des œuvres de la Renaissance italienne, puis des œuvres des

H.M., 2003A2, 2005
Picasso, toutes choisies pour la simplicité avec laquelle elles font la part belle au corps dépouillé de tout artifice. Xavier y ajoute déjà l'observation directe en peignant ses modèles autant qu'en y rajoutant des détails qui donnent un recul historique - protection face au regard d'autrui ?

Il me fait remarquer qu'il ne paie pas ses modèles mais veut au contraire peindre des amis, qu'il s'agisse d'amis d'études ou de gens rencontrés dans la rue, tel ce jardinier connu à Londres : lors d'une visite dans capitale, il lie conversation au café avec un quadragénaire au regard triste – c'est ce que le tableau transmet ! Ce dernier lui confie devoir changer de jardin chaque jour et avoir comme seule journée de liberté le dimanche ! Une amitié est née !

Xavier Wei explore aussi ce qui est parfois caché socialement : ce fonctionnaire qui aime se travestir à l'insu de ses proches est désireux d'être représenté en talons et corset ; les oeuvres placent alors le spectateur dans des angles de vue assez surprenants qui vont préserver la demande d'anonymat de cet ami sans rien ôter à la force des descriptions !

Nu assis, 2009
Parfois, les modèles se fondent dans une complémentarité imaginaire ou sont pris dans des éléments autobiographiques ! Il n'en reste pas moins que les asiatiques sont complètement absents de ce monde d'hommes, pour la plupart assez jeunes, aux corps bien charpentés sur lesquels la lumière glisse en ne faisant grâce d'aucun muscle, d'aucune zone d'ombre ! Les formats sont fréquemment des portraits en pied verticaux ou parfois de dimensions plus modestes, qui traduisent une attitude, un trait qui a frappé le peintre : on note autant de types que d'émotions ! Cet anthropologue dont la production et la force de caractère rappellent les œuvres de Chen Hongshou ou de Lucian Freud souhaite garder son mystère et ne pas expliquer l'attraction qu'il ressent pour les formes terrestres : qu'il continue de traduire pour nous des tranches de vie captivantes et pleines de fascination autant que de sensualité plus ou moins contenue ! L'étincelle de la vie qui passe donne du plaisir et reste l'élément essentiel de cette œuvre.

Triangulère, n°6 décembre 2006, éditions Christophe Gendron